Le bouc émissaire

« Porter le chapeau », « Etre le mouton noir », « le canard boiteux » ou « le vilain petit canard », « la brebis galeuse », et d’autres termes encore renferment tous peu ou prou la réalité d’un processus de rejet que d’aucuns étiquettent par le rite sacrificiel du bouc émissaire. A priori il peut sembler facile de l’identifier pourtant il peut prendre des formes si subtiles qu’il est rendu difficile à repérer. J’ai voulu partager avec vous un exemple particulier ou l’efficacité du mécanisme tient au fait qu’il est extrêmement bien dissimulé par ceux pour qui le crime de la manipulation profite.

« Témoin à charge » est une nouvelle devenue une pièce d’Agatha Christie magistralement porté à l’écran par Billy Wilder avec Charles Laughton, Marlène Dietrich et Tyrone Power dans les rôles principaux. Elle présente un cas de bouc émissaire assez intéressant. Voyons quel est ce cas et ce que nous pouvons en tirer.

L’histoire :

Léonard Vole (Tyrone Power) vient voir Sir Wilfrid (Charles Laughton) un brillant avocat qui, pour des raisons de santé, ne doit pas subir d’émotion forte. Il vient le voir pour prendre conseil au sujet du meurtre de Mme French dont il est accusé, mais qu’il se défend d’avoir commis. Bien que Léonard Vole, homme chaleureux et positif, représente un défi intéressant, sa femme, Christine Vole (Marlène Dietrich), étant son seul alibi, Sir Wilfrid décide de passer le cas à son collègue Brogan-Moore (John Williams). Surgit alors Christine Vole qui, avec son charme froid, convainc Sir Wilfrid de prendre l’affaire. L’affaire ne se présente pas très bien puisque le seul témoin à décharge est l’épouse aimante.
Soudain l’unique témoin à décharge, l’épouse Christine Vole, se rétracte et devient témoin à charge. Elle affirme cette fois dire la vérité en affirmant qu’à l’heure du crime, son mari n’était pas avec elle, faisant ainsi sauter son unique alibi. Léonard Vole joue les maris trahis et déchiré par « le mensonge » de son épouse, bien qu’il dise continuer à l’aimer. Sir Wilfrid, la défense, va trouver le moyen de décrédibiliser le nouveau témoignage de Christine Vole (assez impopulaire par sa froideur) et ainsi renforcer la défense de Léonard Vole.
Des preuves accablantes sur le côté menteur de Christine Vole sont fournies à la défense par une mystérieuse inconnue qui se révèle être Christine Vole déguisée. La vindicte du public et des jurés n’ont plus de retenue à avoir devant cette froide étrangère menteuse et se tourne donc vers elle. Par le fait qu’elle porte, à présent, la thèse accusatrice, l’innocence de l’accusé est renforcée, son statut passe d’assassin présumé à membre du clan. Cela suffit à la défense pour faire facilement acquitter Léonard Vole. La suite révèle que Léonard Vole est vraiment coupable de l’assassinat de Mme French.

Le cas :

Si l’on s’en tient aux conditions initiales ; Un mari est accusé d’un meurtre et son épouse aimante mais froide et étrangère (allemande) témoigne en sa faveur, la défense s’avère carrément difficile. C’est ce qui conduit d’ailleurs Christine Vole à changer de stratégie pour sauver son mari et ainsi l’accuser (en disant la vérité d’ailleurs mais on ne le sait qu’à la fin) pour porter sur elle, en parjurant son témoignage initial, la rancœur et la vindicte des jurés. Il s’agit bien ici du rite du bouc-émissaire, mais il est bien dissimulé, c’est ce qui rend cet exemple attractif. Christine Vole s’offre en sacrifice calculé, avec l’attitude de femme fatale. Le talent immense d’Agatha Christie est ici de montrer que la force psychologique véhiculée par la mise à mort du bouc émissaire est bien plus grande que celle de la recherche de la vérité. Elle révèle d’ailleurs au final que Léonard Vole est bien coupable et qu’avec son épouse ils ont bel et bien manipulé tout le monde, une sentence de mort ayant été échangée contre un parjure à la cour. La fin (sanglante) que je ne vous révèle pas pour vous donner l’envie de voir ou revoir ce film, re-moralisera le tout et permettra à Charles Laughton de finir par un morceau de bravoure. Bien que les thèmes utilisés dans les films de Billy Wilder soient quelquefois assez sombres Ses films sont toujours lumineux, légers, humoristiques et positifs.

Le bouc émissaire :

Beaucoup de textes ont été écrits sur le bouc-émissaire. Comme il semble, dans notre culture, sorti tout droit de la bible (rite expiatoire du Yom Kippour (Lévitique)), ceux qui croiraient que ce rituel est réservé à nos cultures se tromperaient. Au Tibet il est ritualisé sous la forme d’un paysan volontaire, bien payé par les villages où il officie. Il va ainsi de village en village se charger de toutes les misères du village puis s’en va pour rituellement se sacrifier. Il est au passage bien entendu humilié. Il faut être particulièrement solide psychologiquement pour assumer un tel rôle.
René Girard (philosophe de l’Académie Française) a consacré tout un ouvrage « le bouc émissaire ». Voici succinctement les conditions d’application de ce mécanisme régulateur. Il faut :
• Que la mise en œuvre du rituel du bouc émissaire reste cachée. Elle l’est particulièrement bien dans « témoin à charge ».
• Que la violence résultante de cet acte n’entraîne pas une escalade de violence, d’où un choix particulier de la victime. Dans « témoin à charge »victime étrangère et femme fatale, deux caractéristiques excellentes pour unir à la fois les hommes et les femmes contre elle.
• Que les individus soient persuadés de la culpabilité du bouc-émissaire. Dans « témoin à charge » c’est la victime elle-même qui fournit les preuves et l’avocat est choisi pour son talent.
• Et (dans une moindre mesure) que la victime soit persuadée d’être coupable. Dans « témoin à charge » la victime se sacrifie elle-même ce qui remplace cette condition.
René Girard dit une chose très importante : la paix retrouvée grâce à ce sacrifice est éphémère.

Cas plus classique dans l’entreprise

Dans l’entreprise, on ne met pas à mort certes. Mais on fait porter le chapeau. Le rituel est le même cependant. Le choix du bouc émissaire suit les conditions d’application que René Girard a décrite. Lorsque le choix du sacrifié n’est pas évident un problème non-résolu (appelé patate chaude) se met à circuler. Le jeu est évidemment de ne la saisir que le temps de pouvoir la renvoyer à un autre. C’est ainsi que le noyau du groupe est clairement identifié, que les liens entre les membres du groupe se renforcent et que la victime est désignée puisque, se croyant certainement plus coupable que les autres, elle ne va pas renvoyer la patate chaude, du moins elle va la garder trop longtemps.

 

Approche par la systémique

S’agissant d’un mécanisme de groupe c’est évidemment cette approche qui permettra de mieux analyser et intervenir sur une configuration de bouc émissaire, et cela même si la demande n’est pas formelle sur ce point. Les liens entre les individus doivent être analysés afin d’être en mesure de mieux comprendre la mécanique sacrificielle. Y remédier dépendra de nombreuses conditions hors de propos. Un bouc émissaire systématique tire en quelque sorte l’homéostasie du système vers le bas, puisque l’on sait d’avance sur qui porter la responsabilité d’un prochain échec. Bien que malade, le système reste cependant en équilibre et avant de retoucher un tel équilibre dans l’entreprise les conditions d’un équilibre futur doivent être suffisamment bien ciblées pour mettre en route le changement qui permettra au système de se passer de bouc émissaire tout en ayant la cohérence requise pour la mission à accomplir. Trop souvent c’est le consultant systémicien (qui a, à priori, certains des prérequis du bouc émissaire) qui devient le bouc émissaire de l’échec du changement. Ce faisant, et avec humour, on peut noter que si cela se passe ainsi, il mime ce que le paysan du Tibet pratique ouvertement. Tous les deux sont d’ailleurs grassement payés.

Approche par les neurosciences

Que pouvons-nous apprendre des neurosciences à propos de ce rituel. Nous savons que ce sont les territoires paléo-limbiques, apparus approximativement avec les mammifères, qui assurent la gestion du positionnement de l’individu au sein du groupe. L’instinct grégaire en somme. L’étrange impression de régression que nous pouvons ressentir lorsque nous somme pris dans une foule, vient certainement du fait que nous nous trouvons majoritairement sous le contrôle du paléo-limbique et qu’il est bien plus prioritaire et instinctif (lire animal) que les autres territoires cervicaux. Le positionnement grégaire peut se modéliser comme un point sur une surface ayant comme ordonnée la confiance en soi (du très soumis au très dominant) et en abscisse la confiance en les autres (du très marginal au très axial). A priori ce sont donc les personnes soumises qui vont mettre en œuvre ce rituel. La victime sera naturellement trouvée parmi les personnes plus soumises et plutôt marginales. Ainsi le sacrifice ne peut affecter aucun des autres membres du groupe. Ce rituel a été observé chez les animaux. Il est clairement présenté par le zoologue autrichien Konrad Lorenz, titulaire du prix Nobel. Il présente sa théorie de l’agression comme une généralisation du rituel du bouc émissaire. Il s’observe lorsqu’ une motivation d’agression se forme (mise en commun d’un même territoire pour un couple par exemple). L’agression est détournée, exactement comme le signale René Girard, en désignant un membre de la communauté pour expier le crime qui, autrement, ne pourrait pas être résolu sans dommage pour cette communauté.
Il serait cependant trop facile de s’en tenir là. René Girard, découvreur du mimétisme, suggère qu’un mécanisme de plus haut niveau que simplement grégaire intervient. Par le besoin de mimer son congénère dans l’appropriation d’un objet, une tension se crée entre les deux individus du triangle mimétique (le troisième point étant l’objet). Cette tension se résout, selon Girard, par le rituel sacrificiel du bouc émissaire. Les neurones miroirs récemment découvert chez les mammifères supérieurs semblent bien corroborer la description du mimétisme de René Girard, puisque ils s’activent exactement comme les neurones du système moteur même alors que l’individu, immobile, voit une autre personne effectuer le mouvement. L’apprentissage par mimétisme se conçoit bien par ce biais. Les conséquences de compétition entre individus ayant les mêmes objectifs se conçoivent aussi assez facilement et la résolution par focalisation sacrificielle se déduit également assez bien par cette approche. Les outils disponibles au niveau individuel sont ceux qui permettent de surmonter les réflexes sacrificiels, de prendre du recul afin de détecter la venue de cette situation. Prendre du recul revient à mobiliser notre intelligence adaptative pour saisir le complexe d’une situation agressive interne au groupe.

Un individu averti en vaut-il deux ? Si c’est le cas c’est fâcheux car il vaut mieux être « un » pour mieux lutter contre les effets de ce mécanisme grégaire. Et pour cela le mieux est de se rassembler dans ce que l’homme a de plus élaboré, son intelligence adaptative.

Alors aurez-vous le courage de renoncer à l’efficacité sacrificielle si vous n’êtes pas le bouc émissaire ? Saurez-vous en détecter les effets ? Et si vous l’êtes saurez-vous en tirer les leçons concernant votre propre revalorisation ?

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